HIÉRARCHIE, DOMINANCE ET ANALOGIE CHIEN-LOUP : ENTRE  FAUSSES CROYANCES ET  VÉRITÉS SCIENTIFIQUES

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        Timothy Jaucot 07/10/14





Introduction

À l’occasion d’une consultation chez une vétérinaire, nous avons évoqué ensemble quelques difficultés rencontrées durant l’éducation d’Heydenn, notre chiot malinois. Selon cette « spécialiste », tous ses problèmes devaient se régler d’eux-mêmes en mettant en place un système hiérarchique au sein de notre « famille ». Heydenn ne devait ainsi plus dormir dans notre chambre (car si elle tirait en laisse, c’est parce que nous la laissions dormir dans notre lit), manger après nous (nous devions devenir le mâle alpha), passer les portes toujours après nous (le chef de meute passe toujours avant les soumis), etc.

Voilà une ébauche de solution face à laquelle de nombreux néo-propriétaires de chiens se retrouvent confrontés. Leurs connaissances canines se révélant souvent limitées, et le statut d’autorité du vétérinaire-comportementaliste-éducateur faisant effet, ils vont tout naturellement produire ce type relation dominant-dominé avec leur animal. Celui-ci se retrouve donc assigné à une place rétrograde, au sein d’une hiérarchie familiale imposée.

Cependant, l’origine de ces croyances - et des problèmes en résultant - est avant tout liée à l‘analogie chien-loup. Et il convient de signaler que ces certitudes, évoquées par certains vétérinaires et autres comportementalistes, reposent sur des théories en partie inexactes. Je vais, pour développer cette affirmation dans le cadre de cet article, me référer aux écrits d’auteurs considérés comme les plus éminents dans leur domaine (Mech, Beach, Coppinger, Miklosi, Eaton, etc.).


Meutes naturelles et groupements artificiels

Les partisans des théories de dominance nous affirment qu’il faut reproduire le mode d’organisation sociale des loups afin d’obtenir une relation saine avec le chien. Ainsi le chien doit accepter son rang de soumis, et le maitre doit assurer le rôle de mâle alpha, de dominant. Oui, mais...

Le fondement de cette structure hiérarchique repose en réalité sur l’observation de meutes de loups en captivité. Cependant, dans l’hypothèse où l’analogie chien-loup s’avèrerait pertinente, il faudrait plutôt se référer aux meutes de loups évoluant en milieu sauvage. En effet, leur mode d’organisation sociale diffère amplement des premières citées. Les meutes de loups sauvages sont composées d’un couple de géniteurs et de leur descendance (le terme de mâle alpha n’est plus d’actualité). Les comportements sont ritualisés et aucune dominance (s’il en est) ne s’établit par un quelconque rapport de force. Il a également été observé que l’organisation sociale des meutes varie en fonction de divers facteurs environnementaux (niches écologiques, etc. ). Ceci excluant donc tout rapport génétique. En outre, le loup n’est pas génétiquement programmé pour vivre en meute ; 15% des loups étudiés vivent d’ailleurs en solitaire. Si le chien partage un large patrimoine génétique avec le loup, l’organisation en meute n’est donc en rien corrélée avec ce critère. Par ailleurs, lors d’activités telle que la chasse, l’initiative n’émane pas exclusivement des «dominants». Chacun, selon ses compétences – et non selon son rang – pourra entreprendre d’effectuer une tâche. On parle ainsi ici de hiérarchie coopératives.

Ces premières observations sur des meutes de loups en captivité ont été mises en place en 1950, et outre le fait qu’elles aient été réalisées sur un très court laps de temps, elles portent sur des interactions contre-nature. En effet, les meutes captives sont constituées de loups d’origines, d’âges, de portées, etc. différents qui se retrouvent forcés de cohabiter ensemble. Ils forment ainsi des groupes incohérents, et donc très différents des groupements naturels. De plus, les loups en captivité sont incapables de reproduire leur comportement naturel, qui repose sur trois occupations : chasse, reproduction et défense/survie. Rajoutons également à cela le fait qu’il est impossible pour un loup en captivité de quitter la meute, comme il pourrait le faire dans son environnement naturel. Cela me semble autant de preuves qu’il n’est d’aucune pertinence de se baser sur ces études aujourd’hui (une majorité de leurs auteurs reviennent d’ailleurs dessus    progressivement). Il est donc a priori totalement illogique de penser que le chien essaie perpétuellement de nous dominer et d’acquérir le statut de mâle apha (postulat qui préside à nombre de ces études).


Meute intra ou interspécifique ?

Si quelques éléments factuels viennent d’être avancés, ils concernent uniquement l’organisation sociale de meutes intra-spécifique. Or, nous sommes, dans le cas des interactions homme-chien, dans une relation interspécifique. Et il est établi scientifiquement qu’une meute ne peut s’établir qu’au sein d’une même espèce animale (ceci pouvant résulter d’une absence de possibilité reproductrice). Nos compagnons canins sont eux-mêmes conscients de cette interspécifité: lors de la période critique de socialisation (période dite d’imprégnation), le chien se reconnaît comme tel et distingue les humains comme appartenant à une espèce différente de la sienne. Nous ne sommes ainsi pas du tout « armés » physiologiquement, biologiquement et morphologiquement pour pouvoir communiquer en équivalence avec le chien. Nous ne formons, par conséquent, pas une meute avec notre chien. Et si tel n’est pas le cas, les raisons de croire en l’organisation d’une hiérarchie sont réduites à néant.


Du canis lupus au canis familiaris

Des thèses plus ou moins anciennes considèrent le chien comme un loup domestique. Or si le chien (canis familiaris) descend bien du loup ( canis lupus) l’évolution passant par la commensalité ( lorsque le chien a commencé à se nourrir des restes de repas humain, marquant début de sa domestication), il s’est sensiblement modifié. De nombreuses différences se sont ainsi marquées tant au niveau du comportement qu’au niveau physiologique, anatomique, alimentaire, etc. Le chien s’est donc fondamentalement différencié du loup. Si ce dernier menait trois activités principales (survie, reproduction et chasse), le chien, et ce de par sa relation avec l’homme, fonde ses priorités sur des objets divers, plus positifs et sensiblement dissemblables ( jeux, attention du maitre, etc.). Si le chien est un animal social, certaines études récentes réalisées sur les chiens féraux tentent cependant à démontrer que la majorité de ceux-ci vivent seul. Pour le reste ils vivent en petits groupes très restreints (trois individus maximum), et donc jamais en meute à proprement parler.



Dominance, hiérarchie et défense des ressources

Quid de la dominance dans tout cela? La dominance est en réalité un terme à connotation humaine puisqu’il s’agit d’un rapport de force marquant une autorité par supériorité et dépendant d’un statut hiérarchique. Seul l’humain peut décider d’être dominant. Un chien ne peut, intellectuellement, pas se le représenter. La dominance dans le milieu canin n’a donc en réalité aucun rapport avec le statut hiérarchique. Son utilisation est d’ailleurs très dangereuse puisque largement connotée. Jamais un chien ne sera défini «dominant ». Pourtant lorsque qu’un chien A mange avec un chien B, on dira que celui qui mange le premier est le dominant. En réalité, ce « statut » n’a aucun rapport avec la hiérarchie et variera en fonction des situations, des ressources et des individus. En effet, faites jeuner le chien B durant une semaine, les statuts s’inverseront et celui-ci se jettera en premier sur la nourriture.

Le terme de dominance se rapporte en réalité au potentiel de préservation des ressources (Ressources Holding Potential) et à l’importance de leur accès pour le chien. Imaginons la situation suivante. L’individu A (chien) joue avec un jouet, lorsque l’individu B (chien ou humain) tente de lui reprendre. L’individu A agresse l’individu B. On dira de l’individu A qu’il est dominant. En réalité l’individu A considère l’objet comme une ressource et y accorde donc une importance telle qu’elle va le mener à agir pour la défendre. On parle donc ici de possessivité et non de dominance.

Ajoutons un individu C. Si l’on établit que l’individu A domine l’individu B , et que le B domine le C , l’individu A ne dominera par pour autant l’individu C. Nous ne sommes pas face à une hiérarchie linéaire. Il faut donc raisonner logiquement. Le chien est comblé en tout besoin (et a accès a toute ressource) il est logé, nourri abondement et a droit à une multitudes d’activités. Quel intérêt a-t-il à vouloir nous dominer ?

D’autres situations nous amènent à qualifier le chien de dominant, soumis, etc. Il s’agira en fait de tempéraments/caractères plus ou moins forts, et ce variant en fonction de la génétique, des conditions d’élevage et de la socialisation du chiot.


En pratique

Voici quelques exemples supplémentaires que j’illustrerai en parallèle avec les théories expliquées ci-dessus et ce pour en démontrer le caractère incohérent. Les exemples suivants sont très largement traités par la mise en place d’une relation de dominance alors qu’ils s’expliquent aisément différemment.

  1. - On conseille, afin d’obtenir le statut de mâle alpha, de faire manger le chien après le maître. Cependant, dans l’hypothèse où nous nous référons aux lois de la meute, les faits suivants ont été observés: si le produit de la chasse est abondant, les petits et plus faibles mangeront en premiers. Si le produit est faible, ce seront les géniteurs qui mangeront en premier (et ce afin de leur procurer les forces nécessaire à la défense de la meute). Enfin, si le produit est suffisant, tous les sujets mangeront en même temps. Il n’y a donc aucune logique à faire manger le chien après le maître puisqu’un tel schéma ne se présente pas de manière systématique au sein de la meute.

-  Le chien ne peut pas monter sur les canapés, ne peut pas avoir accès aux lieux de passage. Là encore, ces exemples font références aux théories inexactes du mâle alpha. En réalité, si le chien veut avoir accès à ces endroits, c’est en raison de leur confort, de leur chaleur et bien d’autres raisons sans rapport hiérarchique.


- Le chien ne peut pas passer la porte en premier. Il ne me semble pourtant pas qu’il existe, dans les milieux naturels, énormément de passages suffisamment étroits pour qu’une file indienne s’instaure d’elle-même au sein de la meute. L’ordre de passage dépend en réalité d’autres facteurs. Ainsi, un chien peut manifester son excès d’énergie à l’idée de partir en promenade en se ruant vers l’extérieur dès que la porte s’ouvre. Ou un chien affamé peut se presser d’aller voir si sa nourriture l’attend derrière la porte. Cela n’a aucun rapport strict ni avec la dominance, ni avec le rang hiéarchique. En somme, l’ordre de passage des invididus à travers un passage étroit peut tout à fait se révéler aléatoire en fonction des situations en présence.

Voici un exemple concret de problème traité par la rétrogadation hiérarchique et le dominance : le chien prend place sur le lit/fauteuil et grogne lorsque vous essayez de l’en faire descendre.

  1. - Analyse erronée : le chien essaie de vous dominer.

-  Analyse pertinente : le chien exprime simplement ( de la seule façon qui lui est
possible ) que vous le dérangez. Vous le perturbez dans sa zone de confort personnelle. Dans les cas plus sérieux, où le chien développerait un comportement plus agressif, une analyse situationnelle devra être réalise par un comportementaliste. Il pourra s’agir d’un problème lié à la défense d’accès à une ressource (ce qui n’a donc rien à voir avec le statut hiérarchie et la dominance).
De plus, si le chien a toujours été autorisé à monter sur le lit, ce comportement s’est auto-renforcé. Si vous décidez à un moment que ce n’est plus le cas, le chien ne comprendra simplement pas. Afin d’éviter ce problème, il convient de permettre au chien d’accéder à certains endroit et de les lui faire quitter sur demande. En outre, certains chiens ne développeront pas de problématique de protection de ressources si les règles sont stables et immuables.
Une autre pratique régulièrement recommandée par les éducateurs partisans des théories de dominance est de retourner le chien sur le dos ( alpha inversé ). Cette posture est en réalité une posture d’apaisement du chien. Elle tend à tend à stopper le conflit par « soumission ». Mais elle est volontairement produite par le chien: on ne peut donc pas contraindre un chien à l’adopter (à se soumettre) car elle ne recèle aucune signification directement accessible pour lui dans ce cas. De plus, s’il ne comprend pas, il pourrait aller jusqu’à engranger une réaction agressive face à ce qu’il se représente comme un danger potentiel.


Conclusion


Si le chien, se distinguant du loup dès son passage par la commensalité, est dépendant de l’homme, il n’en est pas pour autant « fait » pour le mode de vie humain. Néanmoins, en fonction de sa génétique (sa race , sa lignée) il peut posséder les capacité de s’y adapter.
Personnellement, je ne mets en place aucune hiérarchie au sein de ma relation avec mon animal, mais uniquement des règles rendant possible et agréable la vie en commun. Il n’y a pas d’organisation sociale, de schéma déterminé, qui pourraient définir la relation homme-chien dans le cadre familial. Chacun est libre d’imposer ou non des règles de savoir vivre, selon la tolérance humaine. La seule règle valable pour tous, à mon sens, est que chaque règle doit être cohérente, constante et inconditionnelle. Si un chien doit recevoir la permission pour monter sur le canapé, cela doit toujours être le cas. S’il a accès sans condition au canapé, cela doit également toujours être le cas.


Il convient cependant de rester attentif aux dérives potentiellement extrêmes des théories explicitées ci-dessus. Les tendances permissives antromorphiques amèneront en effet des problèmes certains (chien roi, etc.) : il faut donc en user avec un discernement tout particulier



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